PIERRE  STERCKX               LE  PONCHO  DE  LA  NOCE

C'est une toile, un tissage, et qui répète sur tous les modes que la texture fait l'alliance, le récit, le mythe. Une toile peinte avec un bord noir peint. On pourrait commencer par n'importe quel fil, quelle trame.

Je préfère, en haut à droite, là où les couleurs pendouillent, tels des ligaments non tissés. Du bruit coloré à flots. L'indifférencié des striures encore molles et limpides. L'informe comme boîte à malices.

 

Puis vient le ciel. Suite de tableaux paysagés, verts, jaunes, ocre. Paysages. La brosse tisse les eaux, les sables, les aurores en larges bandes horizontales et débordantes. Tableaux débordés par l'ampleur et la vastité des marais aériens qu'ils drainent. Accords printaniers de boutons d'or et de prés.

A gauche s'établit le châssis-toile. Par un jeu de réserves, la toile vierge se fait structure porteuse de la toile peinte. Les découpes sont fermes. Nous sommes en atelier, peinture en chambre. Angles. Toile tendue.

 

 

Le peintre n'est pas loin. Le voici, mais aussitôt bu par la toile, poreux en tissage Sung. Le peintre chinois, en la brume de la soie et du coton ; celui qui est geste et pinceau à la recherche de la trame apaisante de la toile vierge et grise. Le gris comme entremêlement. Un très beau gris comme entrelacement microscopique dont les fils s'appellent sable et brume. Et le peintre s'efface, devant la marée haute de ses images, à  présent. Comme Hergé s'est mis en retrait de ses personnages, dans le temps.

Il y a une femme, rutilante et brillante, et un homme, fluorescent et fleuri. Entre eux, bras écartés, un homme, ou une jeune fille, ou un enfant. Peu importe. Il y a Marguerite à gauche et le capitan à droite. Ils vont s'épouser, enfin. Il y a les regards et les fleurs qui, déjà, s'entrelacent. Il y a la Castafiore et Haddock, à courte distance et s'entreregardant. Mais ils ne bougent pas. Une ultime distance les sépare. La peinture ne les mêlera pas. Elle est faite pour distinguer. La peinture différencie. Le tissage mêle.

Alors, pour que Tintin puisse clore les noces de ses figures parentales, il s'est vêtu du poncho de Zorino, le petit Inca ( le petit en-cas? ). Et les striures tissées de la couleur pro-clament, en ce centre et avant-plan du tableau, la dissolution de la ligne de coupure, la fin de la différence et des antagonismes. Ces striures comme répétition de la fente, et sa métamorphose en jouissance. C'est la reprise de la cataracte de fils et couleur de début, mais en orchestration vestimentaire. Tintin s'est vêtu de la chasuble du tisserand et officie, bras écartés, pour que les rayures du métier fonctionnent à pleine toile.

Voici la toile, la peinture de l'alliance, et le reste n'est que bruit et indécision ( Milou ou Tournesol ). Voici l'habit du prêtre et du fils, le médiateur, celui qui désire le mariage et le consume dans le feu de ses bigarrures verticales, de ses rayons parallèles et donateurs.

Dans le fond de la toile, allais-je dire, mais il n'y a pas de fond en une tapisserie, seulement des champs en strates minces et denses. Sur une strate intérieure, donc, je vois le miroir où jadis se miraient les rois de Velasquez. Deux garnements y ont pris place, l'un blond, l'autre coiffé d'un béret noir. Une tache rouge, aussi, en ce miroir qui de ce fait devient drapeau. Toile à son tour, et pas n'importe laquelle ! Debout ! Quick et Flupke se

sont tissés des couleurs tricolores de la patrie. Nouvelle alliance. Les rois sont devenus oriflamme populaire. L'emblème suprême est un accord noir/jaune/rouge. Signe absolu et dérisoire, texture-signal. Noble Belgique, ô mère chérie...etc...etc...

Enfin, il y a cette porte, dans l'entrebaîllement de laquelle attend un valet. Comment, pour terminer, allais-je intégrer Nestor en ce tissage général des symboles et histoire ? Allons au plus simple : Nestor, toujours en retrait, attend des ordres. Il n'a aucun rôle si le capitaine ne le sonne. Il est évident que Nestor, lui aussi, fait tapisserie.

Tiré de Papyrus et pop art, Nivelles, 1987.

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