LUC DELLISSE          LA TERRE EST PLATE

 

On ne peut pas toujours vivre dans l’autre monde. Il faut parfois cligner des yeux, pour réduire la distance qui nous sépare de la vitre. Alors les points de repère, le soleil par exemple, sautent comme des douilles, par-dessus notre épaule, hors du champ de vision. C’est l’instant scientifique par excellence.

-  Artistique, plutôt, non ?

-  Scientifique, je vous assure.

Tout bien pesé. Sur de fines balances. Retour et fraîcheur de la dioptrie. Un jeu compliqué de lentilles s’organise, cède au charme de l’œil.

 

A la lumière de ce microscope, le monde rétrécit. Des pans entiers de paysages basculent, des océans se creusent et se closent, des continents majeurs, avec leurs cités et leurs rites, leurs montagnes et leurs ruminants, sont pris dans un tourbillon, dans le sens du moins. Ils se muent en poudre, en taches, en cirons. Reflux des masses, sondes pascaliennes. Voici le règne de l’infiniment petit.

-  De l’infiniment grand, vous voulez dire ?

-  Non, non : infiniment petit.

 

C’est le cœur de la pupille : ni ciel, ni terre ; un espace suspendu entre deux marées. L’œil monte et descend. La rondeur du monde disparaît. Tout se déroule enfin, s’aplatit. Les montagnes deviennent cylindres, et les cylindres rectangles, et voilà la toile qui se tend dans son cadre, si blanche, si poreuse : à venir.

 

Elle est la toile vierge, le silence incarné. Elle garde le souvenir de sa préhistoire, peuplée de poussière, elle attend, sans sourciller, le pinceau qui va venir, qui s’approche, pour lui rendre une ombre d’œil.

Au ralenti, dans un sfumato touchable, défile sans fin…

-  Tactile ?

-  Touchable. Touchable à main nue.

 

Je continue ! Défile sans fin, hors pesanteur, l’attirail des grands peintres. Lesquels, on suppose, sont au ciel, tout raides, tout lumineux de gloire, et toujours aussi morts.

-  Toujours aussi vivants, bien sûr ?

-  Mais non, toujours aussi morts.

 

La terre est plate, les peintres sont morts, le film ne se décide pas à casser. La toile attend, la toile se tend, dans un silence à crier. Et puis, lentement, un peu de vie afflue. Les montagnes virent, bleuissent. Cristaux après cristaux, elle se mettent à affleurer la toile. Un ciel de givre, tout en buée, en plaisir transparent, vient occuper sa place arbitraire. Et de nulle part, où tourne la roue, réapparaissent les taches… La poudre…les cirons…C’est la transhumance.

 

-  La transcendance, hein ? C’est ça le mot ?

-  La transhumance ! Taisez-vous !

 

Voilà, elles descendent, les vaches, encore bleues d’azur et de froid. Attirées par la chaleur des vieux sols, par les couleurs en suspens. Et la roue tourne, c’est une boîte, on y lit quelques mots familiers. Alors…

 

-  Des vaches bleues ! Quels adversaires ! Quel programme !

 

Alors, dans l’autre monde, derrière la vitre, un pinceau commence à s’escrimer.

 

Puisque les peintres sont morts, et que la toile attend, je peindrai, dit-elle. J’oserai, car je n’ai rien à perdre. J’effacerai, avec mes instruments, cette poussière de temps, qui est la fin du monde. Rouge, bleu. Estoc, taille. Passage de l’ange réanimateur.

 

Plus tard, après l’effort, quand le givre a fondu, que les couleurs saignent, le monde retrouve une partie de son épaisseur. Les perspectives ont disparu. Les compas dorment dans leurs étuis, dalles scellées. Mais sur toute la surface de la toile étalée, le soleil est venu, il éclate en facettes. Encore une que les mouches n’auront pas.

 

Le soir descend. Cette douceur est un piège.

 

Facettes, mille facettes. Bleu nuit de cristal. Rouge soleil. Vaches, montagnes, dans le désordre de l’art. Boîtes rondes comme des mondes. Hum, hum, je l’ai fait. Et j’attends la toile suivante, le rectangle à venir.

 

Ici, dans la pièce vide, derrière la porte refermée, dorment les continents. Europe sur les flancs de la masse. Everest en dents de scie. Alors, on s’avance, on pousse avec ses épaules, on entre dans le cadre, et on tombe. Et les choses retrouvent leur ordre naturel : les œuvres sont sur les murs, et les couleurs dans les pots, et le peintre à ses ruminations, et la mort dans la vie, et l’œil, à ses purs exercices.  

 

 

(Paru dans la revue "+-0" n°55, février 1990, et repris dans le catalogue Micheline Lo, La Vache bleue, éditions Nocturnes, 1990.)

 

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